Troisième article du Parisien - 30 Janvier 2026
Un hôpital sous tension. Et pas uniquement à cause du manque de moyens dans un secteur sinistré. Ce jeudi soir, environ 200 personnels du CHU de Nice se sont retrouvés sur le parvis de l’hôpital Pasteur 2, un bâtiment à plus de 500 millions d’euros inauguré début décembre après vingt années de travaux. En tête des corps de métiers représentés, les agents de service hospitaliers (ASH), reversés dans un pôle commun aux horaires modifiés.
La restructuration du CHU était dans toutes les conversations, alors que depuis deux ans, son nouveau directeur général, Rodolphe Bourret, a mis en place « une révolution managériale ». Nice est désormais le seul CHU de France à être organisé en « pôles », dont la direction est conjointement déléguée à des médecins. Si, sur le papier, tous les observateurs s’accordaient sur la nécessité de réformer cet hôpital très endetté, la méthode ne passe pas, jugée par bon nombre d’agents « violente et humiliante. »
Comme l’a révélé le Parisien ce mercredi, deux plaintes pénales contre la direction ont donné lieu à l’ouverture d’une enquête confiée à la police judiciaire. Interrogé en début de semaine, Yann Bubien, directeur de l’Agence régionale de santé (ARS), minimisait la situation. « Quand j’interroge les gens qui font partie de la gouvernance, c’est-à-dire le président de la commission médicale d’établissement, ils sont satisfaits », résume-t-il, assurant ne pas avoir eu d’autres alertes.
Pourtant, selon nos informations, ses services avaient été destinataires fin 2024 d’un texte circonstancié émanant de la médecine du travail du CHU. Un médecin du travail notamment, Jean-Yves M., était particulièrement préoccupé par la souffrance de ses collègues, qu’il voyait défiler en grand nombre dans son bureau.
Le 6 décembre 2024, il adressait un mail explosif à la direction, avec copie à l’ARS et au Centre national de gestion (CNG), organisme du ministère de la Santé en charge de la nomination des cadres hospitaliers, qui n’a pas souhaité s’exprimer : « la souffrance de nombreuses personnes employées au CHU est patente au sein des équipes médicales, paramédicales, d’encadrement et de support », écrivait-il dans ce document que Le Parisien s’est procuré. Une souffrance aux conséquences préoccupantes non seulement pour les personnels, mais aussi « pour la qualité des soins délivrés ».
Plus récemment, le 25 décembre 2025, un nouveau mail du même médecin alerte sur le « sous-effectif et l’épuisement des secrétaires des urgences. » Le 3 janvier 2026, une majorité d’entre elles se sont mises en arrêt maladie. Dans ses écrits, Jean-Yves M. réclame « sans délai » des actions correctives et « une investigation conduite par une autorité compétente et indépendante ». « Beaucoup de nos collègues vont consulter des médecins de ville, raconte un médecin du CHU. Quand on croise nos confrères, ils nous demandent ce qu’il se passe chez nous. »
À ceux qui flanchent, on propose le dispositif Mon soutien psy, qui permet un accompagnement avec un psychologue « de ville ». « Mais il faudrait surtout s’attaquer au mal plutôt qu’aux symptômes, plaide un médecin du CHU. Les gens sont déboussolés. C’est comme si vous faisiez jouer le XV de France en leur inversant les chaussures droite et gauche. Vous pouvez leur mettre des psychologues dans les vestiaires, ça ne changera rien. »
Au CHU, la médecine du travail aussi subit de longue date les restrictions. Elle totalise 2,6 équivalents temps plein pour plus de 9 000 salariés. Début 2025, une psychologue avait été recrutée. Elle a démissionné en avril. En cause : la volonté de la direction d’accéder à son agenda et de lui imposer sa feuille de route.
Plutôt que de s’occuper de la prévention « primaire » et de ses collègues en burn-out, la DRH l’avait mandatée pour épauler des personnels en deuil d’un de leur collègue, situation pour laquelle la psychologue du travail n’était pas formée. La DRH lui avait alors reproché son manque d’adaptabilité d’une formule : « il serait normal que vous alliez éponger une fuite d’eau si la situation l’exigeait », avait-elle lancé. « Une telle analogie peut légitimement faire craindre qu’on attende d’un psychologue qu’il remplace une ASH en cas de besoin », avait rétorqué la psy dans son mail de démission, dont nous avons pris connaissance.
Dans un genre différent, le malaise avait débordé les murs de l’hôpital. Le CHU de Nice est en effet l’établissement de référence pour le GHT, un groupement hospitalier de territoire qui regroupe les hôpitaux du secteur afin qu’ils se coordonnent. Le 9 décembre 2024, quatre membres de ce GHT avaient adressé une lettre cinglante à Rodolphe Bourret.
Pêle-mêle, les directeurs des hôpitaux de Grasse, Cannes, Menton et Antibes – Juan-les-Pins lui reprochaient « un déficit total de management », « des difficultés à obtenir des réponses », « une indifférence débouchant sur une improvisation totale » et « des décisions pour lesquelles nos équipes n’ont pas été concertées. »
À l’une de leurs demandes concernant par exemple les achats, il a fallu six mois pour qu’ils obtiennent un retour. Les quatre chefs d’établissement y voient « une forme de mépris », agacés de se retrouver « dans une position inférieure à celle des chefs de pôle du CHU ». Souvent mis « devant le fait accompli », ils disent constater « une rupture de soins » pour leurs usagers. Quant aux dettes du CHU vis-à-vis de la blanchisserie commune, elles pourraient « aboutir à une cessation de fonction qui serait préjudiciable ».
Quelques semaines plus tard, le 13 février 2025, quatre autres acteurs hospitaliers locaux se rappellent à leur tour au bon souvenir de Rodolphe Bourret. Parmi eux : la fondation Lenval, spécialisée dans la pédiatrie, en première ligne lors des attentats de Nice, ainsi que le centre Antoine-Lacassagne, en pointe dans la lutte contre le cancer.
Leurs dirigeants souhaitent cette fois attirer l’attention du directeur général « sur les difficultés persistantes rencontrées dans leurs relations avec le CHU », lesquelles « entravent leurs propres missions. » En substance, ils reprochent à Rodolphe Bourret de faire cavalier seul, et de manœuvrer dans leur dos pour capter certaines de leurs activités les plus rentables.
Du côté de l’ARS, on veut voir le positif. « Le président de la commission médicale d’établissement vient d’être élu à l’unanimité, rappelle Yann Bubien. Quand je les interroge, tous les représentants des médecins me disent que c’est agréable de travailler avec Rodolphe Bourret. » Concernant le pilotage du GHT, « j’ai lancé une médiation via la médiatrice nationale, explique Yann Bubien. Cette opération a duré quasiment toute l’année 2025, et a permis l’établissement d’une charte en décembre. Tous ont convenu de mieux travailler ensemble ».